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Onfray VS Sarkozy

Par Sophinette :: 10/04/2007 à 19:34 :: Avril2007
Portrait de Nicolas Sarkozy, acte 1.


La revue Philosophie magazine m'a demandé si, sur le principe, j'acceptais
de rencontrer l'un des candidats à la présidentielles pour le questionner
sur son programme culturel, son rapport aux choses de l'esprit ou sa
relation à la philosophie. Dans la foulée de mon consentement, la rédaction
m'a rappelé en me demandant si j'avais une objection contre Nicolas
Sarkozy. Pas plus avec lui qu'avec un autre, j'aurais même consenti à
Jean-Marie Le Pen tant l'approche de l'un de ces animaux politiques
m'intéressait comme on visite un zoo ou un musée des horreurs dans une
faculté de médecine. Ce fut donc Nicolas Sarkozy.
Il me paraît assez probable que son temps passé - donc perdu...- avec Doc
Gynéco ou Johnny Hallyday le dispensait de connaître un peu mon travail,
même de loin. Je comptais sur la fiche des renseignements généraux et les
notes de collaborateurs. De fait, les porte plumes avaient fait au plus
rapide : en l'occurrence la copie de mon blog consacrée à son auguste
personne. Pour mémoire, son titre était : Les habits de grand- mère Sarkozy
- j'y montrais combien le candidat officiel drapait ses poils de loup dans
une capeline républicaine bien inédite ...
Je me trouvais donc dans l'antichambre du bureau de la fameuse grand mère
Sarkozy, place Beauvau, en compagnie de deux compères de la rédaction de la
revue et d'un photographe qui n'en revenaient pas de se retrouver dans
cette géographie de tous les coups fourrés de la République. Epicentre de
la stratégie et de la tactique politique policière, espace du cynisme en
acte, officine du machiavélisme en or d'Etat, et portraits des figures
disciplinaires de l'histoire de France représentées en médaillons
d'austères sinistres.
Arrivée du Ministre de l'intérieur avec un quart d'heure d'avance, il est
17h00 ce mardi 20 février. Début houleux. Agressivité de sa part. Il tourne
dans la cage, regarde, jauge, juge, apprécie la situation. Grand fauve
blessé, il a lu mes pages de blog et me toise - bien qu'assis dans un
fauteuil près de la cheminée. Il a les jambes croisées, l'une d'entre elles
est animée d'un incessant mouvement de nervosité, le pied n'arrête pas de
bouger. Il tient un cigare fin et long, étrange module assez féminin.
Chemise ouverte, pas de cravate, bijoux en or, bracelet d'adolescent au
poignet, cadeau de son fils probablement. Plus il en rajoute dans la
nervosité, plus j'exhibe mon calme.
Premier coup de patte, toutes griffes dehors, puis deuxième, troisième, il
n'arrête plus, se lâche, agresse, tape, cogne, parle tout seul, débit
impossible à contenir ou à canaliser. Une, deux, dix, vingt phrases
autistes. Le directeur de cabinet et le porte-plume regardent et écoutent,
impassibles. On les imagine capables d'assister à un interrogatoire musclé
arborant le même masque, celui des gens de pouvoir qui observent comment on
meurt en direct et ne bronchent pas. Le spectacle des combats de
gladiateurs.
Je sens l'air glacial que transportent avec eux ceux qui, d'un geste du
pouce, tuent ou épargnent. Poursuite du monologue. Logorrhée interminable.
Vacheries lancées comme le jet de fiel d'une bile malade ou comme un venin
pulsé par le projet du meurtre. Hâbleur, provocateur, sûr de lui en
excitant l'adversaire à se battre, il affirme en substance : « Alors, on
vient voir le grand démagogue alors qu'on n'est rien du tout et, en plus,
on vient se jeter dans la gueule du loup... » !
Je fais une phrase. Elle est pulvérisée, détruite, cassée, interdite,
morcelée : encore du cynisme sans élégance, toujours des phrases dont on
sent qu'il les souhaiterait plus dangereuses, plus mortelles sans parvenir
à trouver le coup fatal. La haine ne trouve pas d'autre chemin que dans
cette série d'aveux de blessure. J'avance une autre phrase. Même
traitement, flots de verbes, flux de mots, jets d'acides. Une troisième.
Idem. Je commence à trouver la crise un peu longue. De toute façon
démesurée, disproportionnée.
Si l'on veut être Président de la République, si l'on s'y prépare depuis le
berceau, si l'on souhaite présider les destinées d'un pays deux fois
millénaires et jouer dans la cour des grands fauves de la planète, si l'on
se prépare à disposer du feu nucléaire, si l'on s'expose depuis des années
en s'invitant tous les jours dans les informations de toutes les presses,
écrites, parlées, photographiées, numérisées, si l'on mène sa vie publique
comme une vie privée, et vice versa, si l'on aspire à devenir le chef des
armées, si l'on doit un jour garantir l'Etat, la Nation, la République, la
Constitution, si, si, si, alors comment peut on réagir comme un animal
blessé à mort, comme une bête souffrante, alors qu'on a juste à reprocher à
son interlocuteur un blog confidentiel peu amène , certes, mais inoffensif
?
Car je n'ai contre moi, pour justifier ce traitement disproportionné , que
d'avoir signalé dans une poignée de feuillets sur un blog , que le candidat
aux présidentielles me semblait très récemment et fort fraîchement converti
à De Gaulle, au gaullisme, à la Nation, à la République, que ses citations
de Jaurès et Blum apparaissaient fort opportunément dans un trajet d'une
trentaine d'années au cours desquelles ces grands noms étaient introuvables
dans ses interventions , questions qui, au demeurant, rendaient possible un
débat, et que c'était d'ailleurs pour ces raisons que nous étions là,
Alexandre Lacroix, Nicolas Truong et moi....
Cette colère ne fut stoppée que par l'incidence d'une sonnerie de téléphone
portable qui le fit s'éloigner dans la pièce d'à côté. Tout en se
déplaçant, il répondait avec une voix douce, tendre, très affectueuse, avec
des mots doux destinés très probablement à l'un de ses enfants. Le fauve
déchaîné tout seul devenait un félin de salon ronronnant de manière
domestique. En l'absence du ministre, je m'ouvre à mes deux comparses en
présence des deux siens et leur dit que je ne suis pas venu pour ce genre
de happening hystérique et que j'envisage de quitter la place séance
tenante...
J'étais venu en adversaire politique, certes, la chose me paraissait
entendue, et d'ailleurs plutôt publique, mais ceci n'excluait pas un débat
sur le fond que je souhaitais et que j'avais préparé en apportant quatre
livres enveloppés dans du papier cadeau ! Quiconque a lu Marcel Mauss sait
qu'un don contraint à un contre don et j'attendais quelque chose d'inédit
dans ce potlatch de primitifs post-modernes ...
Vaguement liquéfié, et sibyllin, le tandem de l'équipe de Philosophie
magazine voyant leur scoop s'évaporer dans les vapeurs du bureau propose,
dès le retour du Ministre, que nous passions à autre chose et que j'offre
mes cadeaux... Je refuse en disant que les conditions ne sont pas réunies
pour ce genre de geste et que, dans tous les sens du terme, il ne s'agit
plus de se faire de cadeaux.
« Passons alors à des questions ? A un débat ? Essayons d'échanger ? »
tentent Alexandre Lacroix et Nicolas Truong. Essais, ébauche. En tiers bien
à la peine, ils reprennent leurs feuilles et lancent deux ou trois sujets.
La vitesse de la violence du ministre est moindre, certes, mais le registre
demeure : colère froide en lieu et place de la colère incandescente, mais
colère tout de même.
Sur de Gaulle et le gaullisme récent, sur la Nation et la République en
vedettes américaines - disons le comme ça...- de son discours d'investiture
, sur la confiscation des grands noms de gauche, sur l'Atlantisme ancien du
candidat et son incompatibilité avec la doctrine gaullienne, le débat ne
prend pas plus . Il m'interpelle : « quelle est ma légitimité pour poser de
pareilles questions ? Quels sont mes brevets de gaullisme à moi qui parle
de la sorte ? Quelle arrogance me permet de croire que Guy Môcquet
appartient plus à la gauche qu'à la France ? ». Donc à lui...
Pas d'échanges, mais une machine performante à récuser les questions pour
éviter la franche confrontation. Cet homme prend toute opposition de
doctrine pour une récusation de sa personne. Je pressens que, de fait, la
clé du personnage pourrait bien être dans l'affirmation d'autant plus
massive de sa subjectivité qu'elle est fragile, incertaine, à conquérir
encore. La force affichée masque mal la faiblesse viscérale et vécue. Aux
sommets de la République, autrement dit dans la cage des grands fauves
politiques, on ne trouve semble-t-il qu'impuissants sur eux-mêmes et qui,
pour cette même raison, aspirent à la puissance sur les autres. Je me sens
soudain Sénèque assis dans le salon de Néron...
Habilement, les deux compères tâchent de reprendre le cours des choses,
d'accéder un peu aux commandes de ce débat qui n'a pas eu lieu et qui, pour
l'instant, leur échappe totalement. De fait, l'ensemble de cette première
demi-heure se réduisait à la théâtralisation hystérique d'un être perdu
corps et âme dans une danse de mort autour d'une victime émissaire qui
assiste à la scène pendant que, de part et d'autre des deux camps, deux
fois deux hommes assistent, impuissants, à cette scène primitive du chef de
horde possédé par les esprits de la guerre. Grand moment de transe
chamanique dans le bureau d'un Ministre de l'intérieur aspirant aux
fonctions suprêmes de la République ! Odeurs de sang et de remugles
primitifs, traces de bile et de fiel, le sol ressemble à la terre battue
jonchées d'immondices après une cérémonie vaudoue...
Tout bascule quand nous entamons une discussion sur la responsabilité, donc
la liberté, donc la culpabilité, donc les fondements de la logique
disciplinaire : la sienne . Nicolas Sarkozy parle d'une visite faite à la
prison des femmes de Rennes. Nous avons laissé la politique derrière nous.
Dès lors, il ne sera plus le même homme. Devenant homme, justement,
autrement dit débarrassé des oripeaux de son métier, il fait le geste d'un
poing serré porté à son côté droit du ventre et parle du mal comme d'une
chose visible, dans le corps, dans la chair, dans les viscères de l'être.
Je crois comprendre qu'il pense que le mal existe comme une entité séparée,
claire, métaphysique, objectivable, à la manière d'une tumeur, sans aucune
relation avec le social, la société, la politique, les conditions
historiques. Je le questionne pour vérifier mon intuition : de fait, il
pense que nous naissons bons ou mauvais et que, quoi qu'il arrive, quoi
qu'on fasse, tout est déjà réglé par la nature.

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